LES FEMMES ARTISTES DU VINGTIÈME SIÈCLE, DE SUZANNE VALADON À FRIDA KAHLO

Thèmes: Arts, Peinture, Sculpture                                                                                                                              Conférence du mardi 14 janvier

LES FEMMES ARTISTES DU VINGTIÈME SIÈCLE, DE SUZANNE VALADON À FRIDA KAHLO 

Par Monsieur Marc SOL֤ÉRANSKI, Maître es Lettres modernes et histoire de l’art diplômé Paris IV Sorbonne et de l’Institut d’Études Théâtrales.

INTRODUCTION

Dans l’art contemporain, les femmes tiennent une place importante mais de nos jours on redécouvre des femmes artistes importantes à des époques antérieures et qui avaient injustement été oubliées. Ainsi, l’histoire des femmes artistes se réécrit régulièrement depuis une vingtaine d’années.

Camille Claudel (1864-1943) est un bel exemple de cette nouvelle place faite aux artistes oubliées. Dans les encyclopédies et dictionnaires antérieurs à 1980 on ne trouve que Paul Claudel et ce n’est qu’après le film biographique sur Camille (rôle joué par Isabelle Adjani) sorti en 1988 que la sculptrice, auparavant connue uniquement des spécialistes de Rodin, sera connue du grand public. 

Par ailleurs, on pense souvent que c’est à partir du XIXe siècle et l’émergence d’idées progressistes que les femmes artistes ont pu se faire une place dans un univers largement dominé par les hommes. Contrairement aux idées reçues, les femmes ont eu moins de reconnaissance dans les milieux artistiques, littéraires ou scientifiques après la Révolution que sous l’Ancien Régime. Le refus du droit de vote pour les femmes par les politiciens de la Première République, les lois napoléoniennes confirmant la domination patriarcale au détriment des droits des femmes, ont inauguré une époque plus misogyne que les précédentes. Au XIXe siècle plusieurs femmes devront se cacher derrière un pseudonyme masculin pour pouvoir exercer leur art, comme c’est le cas pour Aurore Lucile Dupin de Francueil de son nom de plume George Sand ou de la sculptrice Marcello (1836-1879), de son vrai nom Adèle d’Affry, duchesse de Castiglione. Rappelons également qu’au XIXe siècle et jusqu’au milieu du XXe les femmes n’ont pas le droit de vote et aucune femme ne siège dans les académies, contrairement aux XVIIe et XVIIIe siècles où plus d’une vingtaine de femmes furent admises à l’Académie royale de peinture et de sculpture.

I- De la fin du XIXe siècle aux Années folles.

Le XIXe siècle est le siècle de l’industrialisation et des innovations techniques et la création artistique bénéficie de ce changement. En effet, avant le milieu du XIXe siècle, les artistes formaient un milieu clos et on ne pouvait accéder aux métiers d’art que par l’enseignement d’un maître dans un atelier. Les artistes étaient souvent fils ou filles d’un maître et se mariaient entre eux formant ainsi des dynasties. L’industrialisation permet la production et la diffusion à bas coût de tubes de couleur, de pinceaux, de fusains ou de papier et ouvre donc à un large public les moyens de créer. C’est le début des artistes autodidactes.

Suzanne Valadon (1865-1938) est un exemple de ce nouveau phénomène. D’origine modeste, elle commence comme modèle pour des artistes tels que Renoir ou Toulouse-Lautrec avec qui elle aura une liaison. Le peintre est si fasciné par elle que même après leur rupture il continue de la représenter notamment comme écuyère. Suzanne Valadon commence à peindre des portraits et les expose lorsqu’elle vit avec André Utter lui-même artiste. Suzanne Valadon est mère d’un fils, Maurice, né d’une précédente liaison quand elle avait 18 ans et qui devient alcoolique dès l’âge de 14 ans. Son beau-père, André Utter, -André et Maurice ont quasiment le même âge- cherche à le désintoxiquer en l’enfermant dans une chambre contiguë à l’atelier où peint sa mère. Maurice commence alors à s’intéresser à la peinture et peint les rues de Montmartre qu’il voit de sa fenêtre. Ses toiles se vendent bien et il prendra le pseudonyme de Maurice Utrillo (Dans d’anciennes biographies, on affirme que ce nom avait été formé à partir de Utter et de Murillo, mais de récentes recherches démontrent qu’un peintre nommé Miquel Utrillo avait accepté d’adopter Maurice né de père inconnu) 

Suzanne Valadon découvre le cubisme et les couleurs arbitraires du fauvisme et en fera une synthèse dans ses œuvres. Elle s’inscrit dans ce qui sera l’École de Paris, nom donné par le critique André Warnod en 1925 à tous ces artistes étrangers tels que Modigliani ou Soutine qui viendront s’installer à Paris et qui refusent tout académisme.

Suzanne Valadon sera la première femme à représenter un homme nu. Dans son tableau Adam et Eve (1909) l’artiste réalise un autoportrait d’elle et de son jeune mari sous prétexte de scène biblique. Ce tableau fera cependant un scandale, le nu ayant toujours été un thème exclusivement masculin. Suzanne produit également ce tableau Le lancement du filet (1914), sans justification biblique ou mythologique dans lequel elle décompose le geste d’un pécheur -nu- lançant son filet. Et le pécheur n’est autre qu’André, son jeune mari. Auparavant seule Lavinia Fontana (1552-1614) avait peint un nu mais il s’agissait d’une femme (Minerve s’habillant).

Suzanne Valadon produit beaucoup, notamment des portraits, des animaux domestiques – essentiellement des chats, et des natures mortes. 

Marie Laurencin (1883-1956) est plus connue par les hommes qu’elle a inspirés que par ses œuvres. Dans un premier temps elle est connue comme la muse d’Apollinaire elle est d’ailleurs représentée en tant que telle dans une toile de Henri Rousseau La muse inspirant le poète (1909). L’artiste est oubliée jusqu’au tube du chanteur Joe Dassin qui la mentionne dans son titre « L’été indien » (1975) …avec ta robe longue tu ressemblais à une aquarelle de Marie Laurencin. A partir de là le public redécouvre l’artiste. 

A la veille de la première guerre mondiale, Marie Laurencin et Apollinaire se séparent. La jeune femme rencontre un baron allemand quelques semaines avant le début de la Grande Guerre et se marie. Etant allemand le baron ne peut rester en France, le couple s’exile en Espagne où Marie Laurencin trouve son inspiration grâce aux toiles de Goya exposées au Prado (cf. Les deux espagnoles et La prisonnière). Pendant l’entre-deux guerres elle devient portraitiste de grandes personnalités comme Coco Chanel ou Helena Rubinstein avec sa technique développée en Espagne. Tous ses portraits ont des yeux noirs. Le fait de fréquenter les salons parisiens durant l’Occupation l’amènera à être arrêtée. Finalement elle ne sera pas condamnée mais sera ruinée. Le marchand d’art Paul Rosenberg l’aidera depuis les Etats-Unis où il s’était installé afin de fuir le nazisme. Le dernier portrait de Marie Laurencin représente une fillette de 4 ans aux yeux bleus, Anne, la petite-fille de Paul Rosenberg, qui n’est autre que la journaliste Anne Sinclair.

II- Les artistes d’Europe de l’Est.   

Sonia Terk-Delaunay (1885-1979) est née en Ukraine, alors partie de la Russie tsariste. A Paris, elle découvre les cubistes et les fauvistes et s’en inspire. Mais dès 1909-1910, on avance le fait qu’à l’instar de la musique, la peinture ne devrait pas toujours chercher à représenter quelque chose. Sonia Terk influencera son mari l’artiste Robert Delaunay sur la recherche des couleurs et des formes lumineuses. Durant la première guerre mondiale, le couple se réfugie au Portugal où Sonia est fascinée par les couleurs des marchés puis en Espagne où elle découvre le flamenco. Après la guerre et le retour en France, Sonia Terk applique sa recherche sur les couleurs et la lumière aux tissus et aux décors de théâtre. Elle va également collaborer avec le décorateur Jacques Heim avec qui elle créera une décoration cubiste pour l’intérieur de la boutique de Heim à l’exposition des Arts décoratifs de 1925. C’est un succès total et ce sera la naissance de l’art déco en décoration intérieure.

Lorsque la révolution bolchévique fait tomber le régime tsariste, le nouveau régime cherche à abolir les religions et les différences sociales mais aussi la séparation homme/femme. Dès 1917 est créée l’école d’art VITEBSK en Biélorussie, alors en URSS, qui se veut ouverte à tous quel que soit le sexe ou l’origine sociale. Séduits par le projet, Chagall et Malevitch enseignent dans cette nouvelle école. Les deux hommes ne s’entendent pas, Chagall refusant de rentrer dans le courant abstrait de Malevitch. Dans un premier temps ce dernier chasse Chagall de l’école mais avec l’arrivée au pouvoir de Staline et sa haine pour l’art l’abstrait c’est Malevitch qui sera chassé. 

En URSS, l’industrialisation imposée par Lénine et surtout par Staline inspire certaines artistes russes dont Natalia Gontcharoff (1881-1962) qui s’inscrit dans le style futuriste qui valorise les nouvelles techniques et les mouvements mécaniques. Olga Rozanova (1886-1918) sort elle aussi de l’école VITEBSK mais fait partie du courant constructiviste.

Tamara de Lempicka (1898-1980) est quant à elle d’origine polonaise mais ressortissante russe, et fait partie des expatriés d’Europe de l’Est qui s’installent à Paris. Elle s’intéresse aux nouvelles machines : robots, voitures etc. et travaille avec les formes géométriques à la façon de Fernand Léger. Mais à la différence de ce dernier, elle apporte des touches féminines et gracieuses aux formes froides et métalliques des humains robotisés. Sa peinture est bien moins froide que celle de Léger.

III- Le drame des artistes juives.

L’arrivée au pouvoir de Hitler en 1933 puis la guerre font souffler une vague d’antisémitisme sans précédent à travers toute l’Europe. Certaines artistes juives connaîtront des destins très émouvants. C’est le cas de Chana Orloff (1888-1968) qui est l’équivalent de Tamara de Lempicka en sculpture. Dans les années 1920 elle fréquente les nombreux artistes juifs de Paris dont Soutine et Modigliani. Elle adopte un style épuré. En 1942 elle fuit en Suisse et dès la création de l’État d’Israël en 1948 s’installe en terre Sainte. Ses sculptures reflètent sa réflexion sur le judaïsme et l’identité juive. Sa sculpture Le peintre juif (1920) qui se trouve dans la salle introductive du musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris concentre tout son art : formes simplifiées et positionnement de la tête et de la main qui forment un point d’interrogation.

Pendant la Première Guerre mondiale en 1916, un groupe d’artistes dont Arp et Picabia se regroupent en Suisse où ils critiquent la société occidentale qui n’a pas su éviter les horreurs de la Grande Guerre. Ils trouvent leur nom en ouvrant au hasard une page du dictionnaire : ils tombent sur dada : ce sera donc le dadaïsme. Sophie Taeuber-Arp (1889-1943) s’inscrit dans ce mouvement qui sera court mais repris par André Breton qui en fera le surréalisme. Sophie Taeur-Arp est connue pour son art décoratif notamment la décoration de l’Aubette de Strasbourg où elle travaille sur les rapports entre les couleurs et sur l’ordonnancement des formes géométriques. Elle meurt prématurément à cause d’un poêle à gaz défectueux. 

A cause de la persécution nazie de nombreux artistes juifs connaissent un destin tragique. Parmi eux, Friedl Dicker Brandeis (1898-1944) artiste tchèque qui fait partie du mouvement Bauhaus. Cette école née sous la République de Weimar regroupe des artistes de toute origine sociale et indifféremment des hommes et des femmes. Cette école très progressiste sera fermée par les Nazis et Friedl Dicker Brandeis et son mari seront déportés. A Auschwitz, l’artiste donne des cours de dessin en cachette aux enfants du camp afin de les aider à oublier l’horreur du quotidien. Son mari survit mais elle meurt en 1944. Les dessins de ses « élèves » sont actuellement conservés au musée du Judaïsme de Prague.  

Séraphine Louis dite de Senlis (1864-1942) bien que n’étant pas juive est une martyre de la guerre. D’origine très modeste, enfant elle admire les vitraux de la cathédrale de Senlis. Elle achète un peu de matériel et se met à peindre sur n’importe quel support : planchette en bois, tissu etc. Elle est employée comme femme de chambre chez un châtelain qui reçoit le marchand d’art allemand Wilhelm Uhde. Ce dernier est fasciné par les travaux de Séraphine et décide de lui fournir du matériel afin qu’elle puisse travailler et il commercialise ses travaux. Elle crée essentiellement des compositions florales de plus en plus grandes et de plus en plus originales. Elle affirme que sa main est guidée par son ange gardien et elle commence ses œuvres toujours du bas vers le haut car elle peint à genou comme en prière.  Peu à peu elle commence à peindre des végétaux sortis de son imagination. En 1929, suite au krach boursier, Uhde fait faillite et Séraphine de Senlis sombre dans la démence. Elle est enfermée dans un asile psychiatrique où elle meurt de faim en 1942 faute d’approvisionnement sous l’Occupation. 

IV- Les femmes et le surréalisme.   

Le surréalisme, mouvement théorisé en 1924, est surtout connu par ses artistes masculins et notamment Dali mais certaines artistes féminines ont été très actives, c’est le cas de Dora Maar (1907-1997) ou de Valentine Hugo (1887-1968). Dora Maar n’était pas que la muse de Pablo Picasso mais aussi une grande photographe. Elle a réalisé de merveilleux   photomontages surréalistes. Quant à Valentine Hugo, elle a peint une toile représentant les principaux poètes surréalistes, Portraits de Paul Eluard, André Breton, Tristan Tzara, René Char, Benjamin Péret, René Crevel (1932). On peut également mentionner la surréaliste tchèque Maria Cerminova dite Toyen (1902-1980) que l’on commence à redécouvrir. Elle adopte Toyen comme pseudonyme car ce sont les deux dernières syllabes du mot « citoyen ».

Leonora Carrington (1917-2011) est anglaise, mais compagne de Max Ernst elle sera arrêtée et retenue dans un camp d’où elle s’échappe et réussit à partir au Mexique où elle fera carrière. Les Etats-Unis et le Mexique seront des terres d’accueil pour les artistes persécutés durant la seconde guerre mondiale ce qui permettra le développement du mouvement surréaliste en Amérique. Ainsi grâce à sa rencontre avec Max Ernst exilé aux Etats-Unis pendant la guerre, Dorothea Tanning (1910-2012) sera une des grandes figures du surréalisme Outre-Atlantique. Ayant une enfance difficile avec un père extrêmement autoritaire, elle représente souvent l’enfance sacrifiée.

Au Mexique, Remedios Varo (1908-1963) et Frida Kahlo (1907-1954) sont deux grandes figures du surréalisme. Remedios Varo bien que née en Espagne où elle fréquente Benjamin Péret s’installe au Mexique. Elle se décrit comme créatrice d’un monde imaginaire inspiré par l’univers et les astres ainsi que l’origine du monde, thèmes de la culture amérindienne. Dans Création des oiseaux (1957) elle se représente comme une créatrice mélangeant la science et l’art. Quant à Frida Kahlo, elle affiche fièrement sa double culture : amérindienne par sa mère et allemande par son père (cf. Mes grands-parents, mes parents et moi (1936). Sa peinture reflète la souffrance physique qu’elle a endurée tout au long de sa vie. Née dans une famille très aisée, très jeune elle est atteinte de polio puis à 20 ans elle est victime d’un très grave accident entre un bus et un tramway. Souffrant de graves fractures, elle est clouée dans son lit durant de longs mois. Ses parents posent un miroir au plafond de son lit afin qu’elle puisse peindre. Elle fera plusieurs autoportraits montrant son corps brisé. Quelques années plus tard, elle tombe follement amoureuse de Diego Rivera, célèbre peintre mural, qui la trompe. Elle exprime sa douleur, morale cette fois, dans son tableau Quelques petites piqûres (1935). Ses œuvres sont des sortes de pages d’un journal intime qui montrent toute la souffrance mais aussi le courage de son existence.

Enfin on peut évoquer Georgia O’Keeffe (1887-1986) artiste étasunienne mais qui après la seconde guerre mondiale s’installe définitivement au Nouveau-Mexique où elle peint le désert et s’inspire de sujets amérindiens. Quant à ses premières peintures elles présentent le cœur de fleurs si géantes que c’est une manière détournée de représenter le sexe féminin ou masculin : « les fleurs sont sexuées, alors je peints des sexes de fleurs ».  

CONCLUSION

Si le XIXe siècle a été un siècle particulièrement brimant pour les femmes, le XXe siècle grâce aux mouvements féministes et la présence de plus en plus forte (surtout après la seconde guerre mondiale) au niveau politique des femmes, les arts eux aussi valorisent les artistes féminines. Au XXIe siècle, la réécriture de l’histoire de l’art permet de redonner une visibilité croissante aux artistes féminines des siècles précédents.

 

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